Lunettes cassées 1/3

Lunettes cassées 1/3

Ses yeux roulent de haut en bas, il a l’air embarrassé, comme quelqu’un qui a parlé trop vite, sans comprendre de quoi il s’agissait, et il dit: « Les gens d’ici sont assez faiseurs d’histoires, j’ai voulu vous venir en aide… »

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Lunettes cassées 1/3

de Aurélia Dreulma - Tara Sol est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 non transposé.
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Les droits d'auteur sont déposés à la SGDL, Paris

Dans le bus il y a foule. Les gens se pressent les uns contre les autres. Il y a un homme, assis sur un strapontin, et il se frotte le nez sous ses grandes lunettes de soleil. Il porte un pantalon à la mode, avec une veste grise sur laquelle la lumière s’accroche, éternelle, soyeuse, comme un clair de lune, et il a un tee-shirt blanc à la Marcel. Son pantalon est retenu par deux bretelles en cuir fin, attachées par deux boutons en pierre d’œil de tigre.

En face de lui, un jeune garçon tient fermement une poignée au plafond pour ne pas tomber sous la pression de la foule, alors que le bus fait des vagues comme dans un bateau, freine, repart, au milieu de la circulation gigantesque de la ville. Chaque arrêt est marqué par une sonnerie, et il repart, sans que le bus ne désemplisse.

Une voiture fait une queue-de-poisson au bus. Le chauffeur pile sec, la foule est secouée, se raccroche comme elle peut pour tenir debout. A cet instant l’homme qui frotte son nez a ses lunettes de soleil qui tombent par terre. Au même moment le jeune garçon vacille, perd l’équilibre, et son pied vient maladroitement écraser les lunettes de soleil. Scratch…

Très troublé et gêné, il essaye de ramasser les lunettes éclatées, sans même oser regarder leur propriétaire qui, lui, commence à dire : – « Tu ne peux pas faire attention ! » Tout en se baissant pour attraper d’un geste sec ses lunettes. Le jeune garçon desserre les dents pour donner ses excuses, il a le sang qui lui monte dans les joues, ses mots sont entrecoupés par la crainte de la colère du propriétaire des lunettes de soleil.

« Il faut me comprendre, Monsieur, le bus a freiné sec, et j’ai perdu l’équilibre, je suis désolé. »
« Et comment je fais, moi, maintenant ? Avec ce satané soleil j’ai mal aux yeux ! Il est désolé le gosse, il est désolé, mais qui va me remplacer mes lunettes ? »

L’homme regarde fixement le jeune garçon, il insiste avec ses grands yeux bleus qui en disent long sur son mécontentement. Le bleu porcelaine de son regard est comme deux planètes en ébullition sur sa peau caramel. Le jeune garçon dit qu’il ne sait pas comment faire et qu’il aimerait que ce monsieur lui pardonne, car il n’a pas les moyens de lui remplacer ses lunettes.

Les gens font la sourde oreille, ils ignorent délibérément ce dialogue, refermés sur leur angoisse de voir une bagarre éclater. Mais à côté se situe une femme, dans son petit tailleur rose bonbon qui tranche dans le décor. Elle a suivi la conversation, et décide de prendre la parole. « Vous voyez bien que ce n’est qu’un gamin, et qu’il ne l’a pas fait exprès. S’il vous plait, laissez-le tranquille. »

Et au même moment un petit monsieur en nage, suant à cause de la chaleur, répond à la femme : « De quoi elle se mêle celle-là ? Mais on ne lui a rien demandé ! Ah ces bonnes femmes ! Toujours à se mêler des affaires des autres ! Vous croyez pas qu’on a assez de soucis comme cela ? Mais fermez-là ! ». L’eau lui dégouline sur le front de dessous son chapeau, jusque sur son costard blanc cassé.

Le propriétaire de la paire de lunettes de soleil, surpris, se tourne vers le monsieur en costard néo-colonialiste, et se lève en face de lui, en bousculant légèrement la foule, pour se faire une place. Il est grand, élancé, il approche son visage de ce petit homme, en le regardant d’un air précis, sévère, et lui dit : « C’est comme cela que vous parlez à Madame ? Mais pour qui vous prenez-vous, Monsieur le toubab ? » Autour on entend racler des fonds de gorge, tousser, soupirer, la pression de l’atmosphère monte… Il maintient un temps de silence, comme pour marquer sa désaprobation.

Le monsieur en costard en profite pour placer quelques mots : « Mais… Je croyais que… vous vouliez être tranquille, et comme les gens d’ici sont assez faiseurs d’histoires, j’ai voulu vous venir en aide ». Ses yeux roulent de haut en bas, il a l’air embarrassé, comme quelqu’un qui a parlé trop vite, sans comprendre de quoi il s’agissait.

L’homme remet ses lunettes cassées sur son nez, elles penchent avec un air où tout va de travers, entre la situation, les mots, les gens… La sonnerie du nouvel arrêt retentit, et le monsieur en costard va pour s’approcher de la sortie, lorsqu’un homme qui porte des épaules larges sous une veste élégante lui barre le passage en lui disant : « Vous n’allez pas quitter cette dame, sans lui faire vos excuses. » Il sourit, calme, en observant la réaction de l’homme à qui il barre le passage de toute la puissance de son bras musclé.

L’homme aux lunettes cassées sur-enchérit : « Depuis quand, chez vous, on parle ainsi aux femmes ? Depuis quand, chez vous, on se croit partout chez soi, et tout permis ? » Le petit monsieur en costard répond : « Mais enfin, Monsieur, vous êtes des nôtres, n’est ce pas ? Vous savez bien que cette femme vous a mal parlé ».

L’homme aux lunettes cassées répond : « Premièrement, cette femme ne m’a pas mal parlé. Elle a voulu prendre la défense de ce jeune garçon, comme l’aurait fait toute femme qui se sent l’âme de mère, car certes, je me suis un peu emporté sous l’effet de surprise, et je voulais des excuses du garçon. Deuxièmement, je ne suis ni des vôtres, ni des leurs, si vous voulez absolument voir une frontière entre nos couleurs de peau. Je suis le fils des deux couleurs, et je ne saurais tolérer vos paroles. J’exige que vous donniez vos excuses à cette femme, sinon, je vous emmène au poste de police le plus proche. J’en ai assez de vos comportements abusifs de petits blancs qui se croient nés de la cuisse de Jupiter, et de votre machisme arrogant. Je vous souhaite qu’un jour vos femmes se prennent par la main pour faire cesser ces relations dominants dominés. Plutôt que de jouer aux sœurs de la charité en sermonnant nos femmes pour leur apprendre à être de bonnes mères de famille! Vos femmes balancent en permanence des messages de paix hypocrites qui se battent contre le racisme dans un combat de moulin à vent. »

Le petit monsieur en costard devint rouge écarlate, fredonna ses excuses à la femme en baissant la tête, et se dirigea vers la sortie. Le jeune garçon qui avait attentivement observé la scène, essayait de se rapprocher lui aussi de la sortie, mais l’homme aux lunettes cassées l’attrapa par le bras et lui dit : « Tu vas m’emmener chez toi, je veux rencontrer tes parents ». Le jeune garçon lui répondit : « Mais c’est loin, c’est à la station terminale de la ligne du bus ». « Ce n’est pas un problème, j’ai tout mon temps, je te suis » répond l’homme avec un large sourire satisfait.

Après bien des arrêts, le bus se désemplit un peu. Chacun pouvait s’asseoir pour terminer son voyage, la sortie de la ville se rapprochait. Deux longues heures s’étaient écoulées, lorsque le bus repartit en sens inverse de la dernière station. L’homme aux lunettes et le jeune garçon sont sur le bord d’une route désertique, d’où l’on aperçoit un petit village en amont. Le village de craie blanche éclate dans la lumière du soleil. Les toitures rouges ceinturent le clocher de l’église. L’homme donne une tape amicale sur l’épaule du garçon, en lui demandant : « Je ne sais même pas comment tu te nomes, c’est quoi ton nom, ou ton surnom ? ». « On m’appelle Diego » dit le jeune. Puis : « Au fait, vous n’allez pas dire du mal de moi à mes parents, hein, dites ? ». – « Et pourquoi donc ? Je veux juste les rencontrer, j’ai envie de découvrir les gens du pays ». Le silence reprend sa place, il est assorti à la chaleur des 45°, comme un manteau qui coupe le vent des mots.

Le chemin de goudron a des parties fondantes sous le soleil, ils grimpent tous les deux en passant devant les terrains des oliviers, puis des petits murets de vieilles pierres qui protègent des potagers dont le vert rafraîchit le palais. Petit chemin qui se rétrécit, montant toujours plus haut, en formant des virages montagnards qui surplombent le paysage jusqu’à perte de vue.

Les premières rues sont désertes, seul un homme et son âne passent au croisement d’une placette, alors qu’une voiture vient se garer en éclaboussant de musique, le silence se rompt. « Je m’appelle Pépé, dit l’homme aux lunettes. Tu sais, c’est le surnom donné à ceux qui ont pour prénom José. J’ai longtemps espéré faire ce voyage. » Ils passent tous les deux une porte où pend un grand tissu tissé dans les couleurs de l’arc-en-ciel. « C’est ici, nous sommes arrivés », dit le jeune Diego. La pièce est blanche, comme les maisons entretenues à la chaux, et dépourvue de fioritures, avec juste une grande table en bois, et un buffet ancien. Sur un hamac, se balance, assise, une femme qui met dans des sacs de coton des fleurs séchées. « Bonjour, je suis enchantée, bienvenue » dit-elle. « Je suis la mère de Diego ».

Dans une cour par derrière, on entend brasser, s’affairer, puis une voix qui dit : « J’arrive! Je vous attendais!»

Histoire à suivre… Pour lire la suite: Lunettes cassées 2/3.


Cette chanson se nome « Tres sangres » ce qui singifie « les trois sangs », pour nous parler des métissages culturels: « Indigènes, Paysans, Européens, Gitan, ETC. »

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6 Réactions à
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  1. Jean-Paul dit :

    Aïe, aïe aïe… Je trouve des qualités et des défauts dans cette écriture. Je n’ose pas trop les étaler en vrac et sans précautions. Perso je n’écris pas encore assez souvent des histoires mais je les retravaille beaucoup et j’essaie de me les faire critiquer.

    Allez: ma principale critique négative sur ce texte c’est que je trouve les intentions de l’auteur trop évidentes dans le récit et les moyens employés pour les exposer trop lourds. Sinon, trop descriptif style script de tournage et manque de descriptions d’atmosphère, manque d’ambiance. L’essentiel y est cependant dans la construction narrative et je pense que ça peut être amélioré. J’espère ne pas blesser l’auteur car ce n’est pas mon but.

    • A.Dreulma dit :

      Et oui je comprend c’est le problème de ceux qui écrivent, ou de ceux qui créent en peinture, musique etc. On a tendance à voir des failles partout. Ce texte est un exercice de style, désireux d’être simple sans exceller en la matière, comme un script de tournage effectivement, et sans vouloir s’appesantir sur les descriptions d’ambiance, héhéhé, car souvent en littéraire elles sont lourdes… mais l’écrit se veut rebondissant vers un sujet que l’on découvre plus en profondeur dans la partie suivante, sur le fait d’être ni noir ni blanc, mais entre deux chaises, avec les difficultés que cela engendre. Dont les critiques faciles envers les noirs, comme envers les blancs…

      Je t’invite à découvrir d’autres écrits sur ce site, où tu te baladeras de style en style, tous différents, en fonction du thème, du personnage ou du témoin anonyme qui s’exprime. Personnellement, j’écris d’un jet, d’un trait, en une seule fois, la majorité de ce qui est publié ici sur ce site. Mes histoires sous forme de nouvelles sont généralement gardées au chaud, et non publiées ici. Merci pour ton message qui m’aide dans mon travail.

      • Takla dit :

        En réponse à Jean-Paul :
        Qu’est-ce qui est important ? L’objet ? Ou le but de l’objet ?
        La beauté de l’objet, ou ce qu’il nous signifie ?
        Est-ce que je veux faire du beau texte, qui s’inscrit dans une conception de l’écriture ?
        Ou est-ce que j’ai des choses à dire, et mon style en est ma forme d’expression ?
        Désolée, Jean-Paul, il n’y a, en matière d’écriture, aucune règle limitative. A chacun de trouver son langage.
        Il y a en littérature trop de concepts du bien écrire. Mais il y a eu aussi des gens pour foutre de sacrées bombes dans le parterre littéraire, je pense, entre beaucoup d’autres, à Queneau, avec « Zazie dans le métro », dont le premier mot qui ouvre son roman est « doukcétiquipuedonctant ». Irrévérencieux !
        Alors moi, je dis, tous les styles sont dans la nature.
        Cordialement. TAKLA.

  2. lotusflow3r dit :

    C’est assez frustrant de ne pas avoir la suite… J’aimerais bien avoir où ça va… Auteur moi-même je trouve ça délicat de commenter le travail des autres mais enfin je trouve que c’est une écriture intéressante. Je ne comprends pas, toutefois, pourquoi ces sautes soudaines entre passé simple au présent. Peut-être le jeu avec les temps serait plus lisible si l’on avait tout le texte ? @mitiés ;)

    • A.Dreulma dit :

      La suite viendra, mais pas tout de suite…
      D’autres écrits sont prioritaires, et les publications sont rythmées à 15 jours d’intervalle.
      Merci pour ton avis et tes visites.
      A propos de l’usage des temps, c’est une forme très utilisée par beaucoup d’écrivains, qui permet de donner plus d’intérêt à la lecture, en accrochant le lecteur à une temporalité.
      Effectivement, dans le vaste univers de l’écriture, comme dans tous les arts, on ne peut pas plaire à tout le monde et c’est ce qui en fait une part de l’intérêt et du style propre à chacun ;-)

  3. lotusflow3r dit :

    « entre passé simple ET présent »

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