Je vais au temple depuis que je suis née, et je glisse sur les parquets, et je tisse un arc en ciel d’espoir au milieu des regards parfois jugeurs, ou indifférents, et surtout condescendants… Mon corps et mon esprit saluent, et mon cœur fait des hoquets, et je joins mes mains en trois points, au dessus de mon crâne, puis au niveau de mes yeux, et après avec le don bleu au milieu de ma poitrine, pour m’étendre au sol de tout mon long aux pieds des Bouddhas à qui j’offre tout ce que je suis et tout ce que j’ai, avec mon amour infini et éternel, reconnaissante, pareille aux neiges éternelles qui scintillent jours et nuits avec une dévotion immortelle. Je recommence ce rituel par trois fois.
J’attrape deux coussins, un rond et un carré, et enfin je m’assois pour le temps de la cérémonie. Un temps vient marquer un silence, le temps de me centrer, et d’écouter mes bruits intérieurs qui se déposent au fond de la rivière de mes larmes. Le soleil traverse l’eau avec ses rayons qui viennent me faire sourire. Il réchauffe chacun de mes objets que je laisse flotter dans l’eau. S’éloigner. Peurs, colère, orgueil, poisons de mon ego… Il met en musique les objets que je laisse tomber dans l’eau avec un certain amour pour eux. La rivière s’agite, gronde, et son niveau monte. Je regarde toutes ces images qui passent, toutes ces voix qui tourbillonnent. J’entends les cris des tibétains massacrés par le gouvernement chinois… Je vois la rivière devenir rouge sang.
Prise par les émotions de ce que je contemple, je n’arrive plus à m’en défaire, je suis aimantée. Le Potala* du Tibet m’apparaît avec à ses pieds des usines, des boîtes de nuit, des chaussures qui ont été abandonnées dans les batailles, et je vois des lamas se faire battre à coups de crosse de fusil, et des adolescents tibétains se faire enchaîner au cou et aux poignets, et les visages se tordent sous la violence des tortures. Les cris me déchirent, et le bruit des fusillades me fait sursauter. J’essaye de me ressaisir.
Je me raccroche aux rives de la rivière, et jette un regard furtif autour de moi. Le lotus rayonne, et perle de cristaux scintillants à chacun de ses pétales. Les Bouddhas sont en face de moi sur l’autre rive et nous nous regardons. Je n’ose à peine respirer, mon corps transpire de larmes, mes pensées sont éclatées en dix mille morceaux. La vision s’éloigne, recule très vite, presque à la vitesse de la lumière. Apparaît la terre, la terre avec des volcans et des cratères, noire de suie. Des rivières, des fleuves et l’océan, tout de rouge sang, telles les artères de la planète. Le président chinois parcours la terre, il en fait le tour, avec un panier à la main d’où il attrape des cendres qu’il jette au sol, partout sur son passage. A chaque jet de cendre les feuilles des arbres passent du vert au jaune puis aux cendres. A chaque jet tout ce qui est touché se meurt.
Un mantra* inscrit sur une kata* de soie blanche passe assez près de moi dans l’air lumineux. Je l’attrape et je lis à voix haute ce qui est écrit. C’est le mantra infini où se déroule tous les mantras de tous les bouddhas… La gorge me sert, mon cœur est agité, et je m’efforce de sortir les sons de ma bouche. A chaque syllabe ratée je recommence et m’exerce à m’appliquer chaque son avec tout mon corps et mon esprit concentré. Je recommence et continue de lire jusqu’à faire corps avec chaque syllabe du mantra. Ma vue s’améliore, mon souffle s’accentue, et je peux enfin contempler la terre qui vibre au rythme d’un cœur gigantesque qui se tient en son centre. Des étoiles apparaissent sur la planète bleue. Une, deux, trois, cinquante, trois cents, mille, puis des milliards. Ces étoiles brillent et ressemblent aux âmes humaines qui se réveillent. La terre a le visage qui change. J’aperçois des sommets de montagnes avec des guirlandes de gens qui grimpent.
Les cloches sonnent. Les mains claquent comme on applaudit pour chasser les démons. Cymbales et tambours sont en harmonie avec les chants des prières. Je reviens de ce songe et me réveille dans le temple, l’encens me ravive, et la cérémonie prend fin. Tout le monde sort, des pieds passent devant moi, des chaussettes de toutes les couleurs, jusqu’à s’effacer et faire place au parquet ciré qui dégage cette paix chaleureuse avec les reflets des lumières. A mon tour je me redresse, détends mes jambes en les frottant avec vigueur, et je vais dehors en étant dans la prolongation de mes pensées. J’enfile mes chaussures, couvre mes épaules d’un châle de laine, en sentant le besoin de retourner au stupa*, faire le tour des moulins à prières*, respirer l’air et l’odeur des feux de cheminée, regarder les arbres et les fleurs qui arborent la saison d’automne qui commence. La nuit ne tardera pas à couvrir le paysage. Et déjà je ressens l’impatience de l’aube.
Des questions me bouleversent, et ma réflexion intérieure chemine avec mes gestes qui essayent d’être en conscience. Le bouddhisme en occident et dans le monde est devenu très important. Nous sommes des millions de bouddhistes, et pourtant, il n-y a jamais eu autant de décadence dans le monde. Il n’y a jamais eu autant de boutiques qui vendent des objets et des livres qui sont dit « spirituels ». Les occidentaux ont besoin de s’approprier le bouddhisme et de l’adapter à leur culture, ainsi que de garder en parallèle leur religion. Les rastas sont autant musulmans que bouddhistes et/ou juifs. Et la majorité des gens sur la planète s’habille et se fourni « made in China »…. Pourtant, nous, tibétains continuons de vivre un véritable génocide et une dictature qui n’ouvrent aucun horizon à notre peuple, ni aux autres peuples…
Bien des personnes aiment donner des citations bouddhistes, et décorer leur maison et leurs ordinateurs, avec des bouddhas, des lotus, de l’encens, des objets d’artisanat tibétain, indien, améridien, africain, etc. Des bouddhas, on en trouve partout, des thangkas* aussi… Mais lorsque je vais au temple, j’entends dire parfois que nous les tibétains nous sommes des « barbares »… Parfois les gens croient que notre lama est sénile, car ils ne comprennent pas ce qu’il dit… Le décalage culturel de la communication est là…
S’il n’y a pas un haut représentant des lamas pour présenter le lama dit « important », ils ne le voient pas, ils ne le saluent pas, et des fois, ils se moquent de lui… S’il n’y a pas un haut lama entouré de gardes du corps et qui arrive en grosse voiture, ils ne le remarquent pas. Si je porte des vêtements d’un style ancien sans les fioritures de folklore, ils me regardent comme une chose bizarre et ils m’évitent. Ils jugent aux apparences, ce qui est normal, je ne peux leur en vouloir, ils jugent avec l’ignorance, et avec les voiles*. Ils se chamaillent entre eux, à qui sera le mieux appliqué à la doctrine, ils s’invectivent, et parfois ils se répriment entre eux sur ce qu’ils doivent ou non faire. Ils essayent d’être une élite. A chaque fois que j’arrive dans un temple, on me demande depuis combien de temps je suis bouddhiste, et si j’irai aux cours des enseignements. Mes réponses sont brèves, et je n’irai pas aux cours. Donc, ils ne comprennent pas ma démarche, et ils me jugent inculte, avec une certaine condescendance. Un jour, j’entendis une femme dire à une autre : « j’espère que bientôt nous aurons des vrais bouddhistes qui viendront ici ».
Quand on passe inaperçu dans les ruelles du bouddhisme occidental, on entend de tout, on entend ce fracas d’ignorance de l’amour et de la compassion et des distinctions. Alors on passe avec le sourire, on fait une pause au coin fumeur, à la buvette, à la cafétéria. On écoute beaucoup, on ne dit rien, on sourit, on regarde les mondanités du « monde – alité », on regarde les gens s’empiffrer des tsok* chips-coca… On les observe acheter des cartes postales des lamas, des bouddhas, des lotus, et des objets de rituels et des livres et des mantras… Ils achètent gros, beaucoup, ils sont en manque. Si vous déménagez ils ne viendront pas vous aider, mais si le temple a besoin d’aide ils viendront, ils espèrent les bons augures des lamas et des bouddhas. Ils sont dans « l’appât – rance ».
Ils éveillent la pitié, puis la compassion. On apprend beaucoup en les observant.
On se demande où est l’amour du peuple porteur du Dharma* ? Les tibétains. Où est la famine ? Faim d’amour ? Faim spirituelle ? Fin de la compassion pour le peuple tibétain ?
Depuis les années 1950 où la Chine a envahi et conquis le Tibet, combien de tibétains sont morts de faim, de violences ? Il s’agit bien d’un génocide commandité par le gouvernement Chinois. Combien de tibétains se sont réincarnés dans le monde et en Europe ? Là… On ne peut pas savoir… Mais le bouddhisme a émigré dans l’Europe et dans le monde, ce qui est plutôt favorable et bénéfique. Cependant, lorsqu’un peuple découvre un certain goût pour l’exotisme d’une culture, cela a le tord de lui faire oublier le peuple qui a fait naître cette culture, et l’aspect positif de faire répandre une culture qui incite aux actes pacifistes…
Si les actes suivent la conscience, bouddhiste ou non, il est indispensable de se demander à quoi on contribue lorsque l’on tolère le silence de son gouvernement face à la dictature qu’impose la Chine au peuple tibétain ; lorsque l’on achète made in China ; lorsque l’on s’inquiète de l’écologie, des droits de l’homme, et quand on veut des droits pour les femmes. Puissent tous les êtres sensibles se tourner vers le Tibet pour apporter leur aide avec sincérité, créer des associations de soutien, revendiquer l’arrêt des intérêts et marchés financiers avec la Chine, et poser des actes conscients sans aucune discrimination. Ce n’est pas dieu ou Bouddha qui changera le monde et la vie des tibétains, mais ce sera les humains, en acceptant de devenir le meilleur d’eux-mêmes, et non les enjeux de l’autorité, où qu’elle se place.
Être, sans être la brebis qui mange dans la main du loup. Être dans ce qui est valorisant pour son âme, et non pour son rang social… Il existe des gens qui le font, alors, pourquoi pas toi ?
Merci…
LEXIQUE
Mantra : Dans l’hindouisme et le bouddhisme, le mantra (sanskrit en devanāgarī: मन्त्र)1 est une formule condensée formée d’une série de sons répétés de nombreuses fois suivant un certain rythme. Le mantra est une prière.
Kata : Echarpe de soie qui s’utilise pour les cérémonies et les bénédictions
Potala : Le palais du Potala (en tibétain པོ་ཏ་ལ, en mandarin 布达拉宫 bùdálā gōng1), est un palais-forteresse ou dzong du XVIIe siècle, situé à Lhassa la capitale du Tibet historique, sur la colline de Marpari (« la colline rouge »), au centre de la vallée de Lhassa.
Stupa : Un stūpa (sanskrit : स्तूप) est une structure architecturale bouddhiste et jaïna que l’on trouve dans le sous-continent indien, dont il est originaire, mais aussi dans le reste de l’Asie où il a suivi l’expansion du bouddhisme. C’est à la fois une représentation aniconique du Bouddha et un monument commémorant sa mort ou parinirvāna.
Moulins à prières : Le moulin à prières traditionnel bouddhiste est constitué d’un cylindre rempli de mantras et pouvant tourner librement autour d’un axe. Selon les croyances associées à cet objet, actionner un tel moulin a la même valeur spirituelle que de réciter la prière du mantra, la prière étant censée se répandre ainsi dans les airs comme si elle était prononcée. C’est une prière pour que tous les êtres sensibles soient heureux et libérés du samsara. Samsara : « illusion dans la roue des réincarnations » .
Voiles : image bouddhiste symbolique pour définir ce qui occulte la lucidité.
Tsok : Offrandes avec des aliments bénis, pour les gens et les Bouddhas.
Thangka : Un thangka aussi nommé « Tangka », « Thanka » ou « Tanka » (Prononciation: [tʰɑːŋkɑː) (littéralement chose que l’on déroule) est une peinture sur toile caractéristique de la culture tibétaine.
Dharma : Le Dharma est l’ensemble des enseignements donnés par le Bouddha
Photo © Bruno Maru

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j’étais très toucher par votre discours et aimerais bien aidé, je parrain déjà un adolescent et une personne agèe tibetain refugier , le mise apart d’une soutienne financielle faible , j’aimerai faire quelque chose mais ne sais pas quoi. Je ne suis pas riche .Si vous avez un idée dites le. Tout vos sentiments associé a le bouddhisme en occidentj’ai ressentis. Il va en avoir le resultat si commun dans les eglises jadis et maintenant et dans toutes relgions, d’en faire des « spirituelles materialistes » qui veulent le merite comme prestige et oublient le travail a l’interieure que vous, vous n’avez pas oubliéz!
ps je suis anglaise et habite en france
Meg
Votre message est constructif, merci Meg. Si vous voulez m’aider vous pouvez traduire cet écrit en anglais « qui sera publié sur mon site ». Ou si vous connaissez des personnes qui aimeraient lire mes textes n’hésitez pas à leur faire passer le lien de mon site, mais vous pouvez aussi imprimer ou télécharger mes écrits en PDF en cliquant sur « imprimer écolo ». Aussi vous pouvez vous abonner sur mon site, les publication hebdomadaires reprendront en septembre.
Amicalement,
A-D.
Superbe Merci Aurélia !tellement dans la réalité !
tant que les gens ne sont pas confrontés à la souffrance , pour la plupart, ils s’indignent le temps de changer de chaine ou de planter leur fourchette dans leur diner ….
Bisou ensoleillé
Lucia
J’ai été agréablement surprise par ce que tu m-as dit sur l’autre site, Lucia: « Merci, de nous faire nous poser de vraies questions ». Ayant grandi entourée de Tibétains et avec d’autres personnes portant d’autres cultures, il est vrai que je suis assez stupéfaite de l’intérêt général porté pour l’exotisme qu’il soit d’Asie, ou d’Afrique…, sans qu’il soit donné un soutien ni une reconnaissance conséquente à ces peuples admirés pour ce qu’ils ont, plus que pour ce qu’ils sont. Leur souffrance est mienne.
Merci Lucia pour tes commentaires et tes visites. Kiss rainbow
Merci beaucoup à Meg pour sa traduction! French version « A Tibetain in Europe »
Pour la photo, un grand merci à Bruno Maru! Son contact est sur Facebook.
RESPECT !!